le cri

le cri

Un concours d'écriture (le cri, moins de 1000 mots, à Onyx St Herblain) où je n'ai rien gagné ... sauf l'extrême bonheur de pousser ce cri, nourri par mes expériences récentes, mes réflexions et mes apprentissages.

Quelques jours plus tard, j'ai conclu une conférence sur "la santé durable avec la naturopathie vitaliste" par cette phrase, tombée du ciel : "je souhaite pour chacun de mourir heureux". Il n'y a pas grand chose à ajouter !

Bonne lecture, bonne vie <3

Papillon rouge

Au début je n’ai pas compris d’où ça venait. C’est arrivé à moi comme quelque chose qui coince dans le ventre, qui prend toute la place et empêche de respirer, qui cherche la sortie tout en imbibant chaque cellule de mon corps d’une acidité tenace.

J’ai vu des couleurs glauques, des choses flasques, je n’arrivais pas à fixer mon attention sur l’image,  ça m’échappait  tout en m’envahissant totalement.

Dans mes oreilles c’était une alternance de sifflements et de silence lourd, comme si j’étais sous l’eau, très loin sous l’eau.

J’ai senti l’urgence de bouger un doigt, me demandant même si j’avais encore des mains, des membres, tant la présence dans mon ventre était assourdissante. Le doigt a bougé, un pied aussi, mes yeux.

J’étais donc en vie, et entière. 

Oui, je m’appelle Béatrice, j’ai 96 ans, je suis dans un drôle d’état mais je sais très bien pourquoi je suis là.

Sourire intérieur.

On dirait que ce n’est pas encore l’heure de partir.

Expiration.

Pourquoi je suis là, oui, d’accord, mais tu vas me dire : c’est où, là ?

Je m’en fiche, quand je dis « je suis là », c’est là, sur cette terre, et depuis longtemps ! ça me fait sourire, rire, pleurer de joie. 96 ans quand même !

La seconde d’après, je chantonne, je marmonne, je gémis, entre douceur et douleur. Oui, j’ai mal. Oui, la vie me quitte, je le sens bien. Oui, cette vie a été magnifique, et je suis heureuse, légère et insouciante, comme un enfant.

Les enfants ça a été toute ma vie.

Naître, grandir, écouter, comprendre, attendre, partir. Aimer. J’ai tout fait comme un enfant,  avec tout mon cœur. Et c’est énorme, crois-moi.

Les enfants, j’en ai mis deux au monde : il n’y a rien de plus beau, de plus doux, de plus vrai que ça. De là où je te parle aujourd’hui, il n’y a rien de plus important. Je vais quitter mon corps physique, trop fatigué, trop douloureux, et enfin je sais que tout cet amour partagé dans ma vie est immortel, et qu’il restera présent de mille manières que je m’amuse déjà à imaginer.

C’est pour ça que je sens que je vais pouvoir partir : je suis en vie.

Quelle merveille, mon chat d’amour vient se poser sur moi, m’offrir sa présence, totale, parfaite. C’est un bonheur indicible, cette vie qui ronronne sur mon ventre me donne accès à la paix dans mon corps qui souffre.

Toi mon corps qui m’a tant portée, merci pour la joie de vivre ensemble depuis que j’ai choisi de te chérir. Tu me l’as rendu au centuple, tu m’as emmenée marcher sur les chemins dans la nature, grimper et descendre les sentiers de montagne, enlacer les arbres de rencontre, nager dans l’océan. Ecrire. Caresser, câliner. Aimer.

L’Amour ça a été toute ma vie.

Pas un chemin de petite randonnée, non, une sacrée ballade, des aventures pas possibles, tu ne peux même pas t’imaginer.

J’ai été une équilibriste, et là, je suis au bout, et je vais te dire un truc : j’ai failli tomber des milliers de fois, mais aujourd’hui, à 96 ans, je suis encore là, et tout est intact, et je suis la même que dans le ventre de ma mère, dès la rencontre de mes deux premières cellules, sauf que là j’ai compris qu’il n’y a rien à comprendre, juste vivre, aimer, être soi.

Cette vie a été magnifique.

Soyez heureux et joyeux, vous qui restez et qui me porterez en terre près de mon Amour, je suis en Vie pour toujours et je sais que vous aussi, et que ça ne s’arrêtera jamais.

C’est comme ça que je quitte cette vie, maintenant, à l’instant, libre, légère, rieuse.

Je sens la chaleur de ton corps, nos pleins contre nos creux, je suis dans tes bras rêvés et encore si présents. Enfin je viens te retrouver mon Amour.

Béatrice

Saint Nazaire, 21 mars 2015